Dyslexie : la profondeur de la personne

Nul ne peut réfléchir sans mots. Les mots sont faits pour transmettre, et la transmission est faite pour le savoir, le plaisir et l’interaction ; cette dernière désignant simplement le fait d’être humain dans une communauté, une société, une structure.

Nous ne sommes pas que nous-mêmes, nous faisons aussi partie de l’autre : cette intuition profonde, c’est le sentiment communautaire qui se concrétise à travers un échange de paroles. Mais qu’est-ce qu’une parole ? D’où viennent les mots ? D’une idée ? Pourtant, une idée est composée de mots. Or, les mots sont construits, et le sont donc sur la base de quelque chose. Ce « quelque chose », c’est purement et simplement un sentiment. Rien de plus et rien de moins qu’un sentiment. Un sentiment qui essaye de s’exprimer, un sentiment qui a besoin de sortir, un sentiment qui est trop intense pour rester intériorisé.

Notions, vérités, idées : tout cela commence par un sentiment, une sensation de ce qui est vrai, de la vérité. Cette vérité, on veut qu’elle soit attribuée à ce sentiment, et en cohérence avec lui. L’être humain porte en lui un sens de la vérité, sens qui consiste en un sentiment de ce qu’est la vérité – vérité sur soi, mais aussi vérité sur ce qui nous entoure. Ce sens a besoin d’être exprimé pour être testé, et pour qu’on puisse le trouver à l’intérieur comme à l’extérieur de soi. Cette démarche nécessite des paroles pour être comprise par l’autre mais aussi par soi-même, car on ne peut pas comprendre un sentiment sans l’avoir mis en paroles. Ressentir un sentiment peut suffire, mais pour le comprendre, il faut le mettre en mots. Pourtant, les mots trahissent une vraie pauvreté, ils manquent de profondeur et sont trop peu nombreux par-rapport à la complexité des sentiments : il faudrait un nombre infini de mots pour pouvoir exprimer un seul sentiment dans sa vérité pure.

C’est bien cette réalité qui fait de l’homme un être véritablement humain, c’est-à-dire terrestre, charnel, et donc limité et pauvre face aux moyens dont il dispose. Ce mot « terrestre » renvoie à une réalité dite « tangible ». Finalement, beaucoup de choses sont vraies, réelles, sans qu’il y ait forcément besoin de distinguer cette vérité en profondeur : une pierre est réelle et sa valeur peut être directement appréhendée. Nul besoin de creuser et de s’interroger profondément sur une pierre pour voir qu’elle est une pierre. Sur terre, toute chose matérielle a ainsi un niveau superficiel de complexité. Lorsque nous voyons, il nous est possible de savoir ce que c’est : il n’est pas non plus nécessaire de creuser la table pour comprendre ce que c’est, ni même de quoi elle est faite.

Mais ce qui est vrai pour les éléments matériels tangibles se complique lorsqu’il s’agit de choses vivantes. Il y a quelque chose dans la perception qui doit s’extérioriser, être exprimé, être vécu. Et la parole est ce qui permet à cette perception d’être comprise. Pourtant, les mots sont aussi terrestres, car un mot est comme une pierre. Pour être compris, il ne doit avoir qu’une signification ; car s’il en a plusieurs, on ne peut pas être certain de se faire comprendre. Un mot n’est donc pas plus profond qu’une pierre car il n’a qu’une dimension, qu’un niveau de complexité. Par conséquent, les mots nous ramènent à une dimension inférieure à celle qui est présente en nous.

Les mots cachent donc ce qu’ils sont supposés exprimer, à savoir les sentiments. Tout, en effet, commence par un sentiment. Mais un sentiment est si complexe qu’il ne peut pas être parfaitement exprimé au moyen des mots, puisque ceux-ci ont seulement une attribution, une dimension, une vérité, un niveau de profondeur. Un mot est trop superficiel pour exprimer les sentiments qui, si cela était possible, seraient infinis dans leur capacité à s’exprimer.

Les mots n’ont cependant rien de mauvais, car ils permettent malgré tout une certaine compréhension. Pourtant, ils sont tellement pauvres qu’ils détruisent toute capacité à vraiment comprendre la profondeur des sentiments et leur vérité. Les mots nous rabaissent à quelque chose que nous ne sommes pas, mais c’est une manière non négligeable de pouvoir exprimer les sentiments et les comprendre. D’autant plus que c’est une nécessité : les sentiments ont besoin d’être exprimés car ils sont trop intenses pour rester à l’intérieur, trop forts pour être contenus par ce corps qui est matériel.

En effet, les sentiments sont immatériels, et tellement plus vrais ou plus profonds que le matériel qu’ils ne peuvent pas être contenus. Ils sont comparables à un océan qui essaye de sortir en une fois d’une petite fontaine.

Cette expérience est celle de la frustration humaine. L’humain est frustré parce qu’il ne peut pas exprimer ce qu’il a à l’intérieur de lui, et ne peut donc pas lui-même le comprendre.

Il peut seulement comprendre ce qu’il peut exprimer, c’est-à-dire peu de choses. Ce « trop peu » crée une soif qui ne peut pas être assouvie. Une soif d’être compris, une soif de se comprendre, une soif de savoir ce qui est vrai. Mais tout cela est subconscient ; l’humain ne connait pas cette frustration. Il s’agit d’une frustration qui est ressentie sans être comprise.

On ignore en effet cette profondeur qu’on a en nous, puisqu’elle est difficilement exprimée et donc difficilement comprise. Pourtant, l’être humain a une vraie capacité innée de compréhension, une compréhension réelle, mais qui passe à travers les sentiments et non par l’intelligence cérébrale. Il s’agit en fait d’une compréhension sentimentale qui se manifeste lorsque la vérité est ressentie sans être comprise. On a une notion confuse de la vérité, qu’on ne parvient pas à attraper car elle ne peut pas être mise en mots, en paroles. Ceci ne la rend pas moins vraie. Au contraire, elle l’est tout autant, voire plus, mais manque simplement d’intelligibilité.

Le meilleur exemple de ceci est l’amour. On le ressent, et puis c’est tout. Il n’a pas besoin d’être compris pour exister. On pourrait même affirmer que c’est lorsqu’il n’est pas compris qu’il est le plus vrai, car il devient alors inconditionnel. Il devient inconditionnel car il n’est pas lié à des paroles. Lorsque l’amour ne s’explique pas par des paroles, alors il n’est pas déterminé par des conditions de l’amour. En revanche, s’il est déterminé par ces conditions – par exemple : je t’aime parce que tu me fais sourire – alors il n’est plus inconditionnel : quand tu ne me feras plus sourire, je ne t’aimerai plus. Mais si je t’aime simplement parce que je le ressens, alors cet amour a le potentiel d’être infini, car un sentiment n’est pas quelque chose de matériel.

Un sentiment est trop complexe pour savoir où il commence et où il finit. Il est simplement là. On peut soit l’accepter, soit essayer de le rejeter ; et le meilleur moyen de le rejeter, c’est d’utiliser des paroles pour essayer de l’expliquer. C’est pour cette même raison qu’un traumatisme pourra s’effacer en partie, s’atténuer, être moins présent dans le ressenti, lorsqu’il aura été mis en paroles. On aura en effet « pris » ce sentiment et « mis » dans un contexte qui pourra prétendre à être compris.

Un sentiment peut être plus réel sans mots car il n’y a pas ce filtre qui rend les sentiments moins complexes que ce qu’ils sont. On est face à deux dimensions différentes : les mots sont une peinture et les sentiments sont le monde réel qu’ils essayent de dépeindre. On peut en effet essayer de représenter le monde réel mais l’on ne pourra jamais vivre dans une peinture, car l’image n’est qu’un instant figé dans le temps. Il est impossible de sentir, d’entendre ou de goûter l’instant représenté dans l’image. En comparaison, les mots représentent quelque chose de très spécifique et singulier, alors que l’émotion recèle une multitude de choses qui se passent simultanément.

Pour cette raison, la parole n’est pas nécessairement l’élément clé d’une interaction. Le regard, la position, le toucher – même si celui-ci est plus rare – sont des éléments fondamentaux de l’interaction, qui transmettent bien plus de profondeur que les mots. Et c’est bien pour cela qu’ils sont aussi beaucoup plus durs à comprendre quand on utilise l’intelligence cérébrale ; ils ne peuvent être compris que dans le ressenti, l’intelligence émotionnelle.

La musique est un exemple merveilleux d’une réalité qui ne nécessite que l’intelligence émotionnelle. Il n’y a pas besoin de comprendre une mélodie pour l’aimer. La meilleure manière d’exprimer les sentiments reste au travers des sons. C’est pour cela qu’on crie quand on est fâché, que les pleurs s’expriment dans des sanglots, et la joie dans des rires. Ce sont des sentiments qui ont besoin de sortir car ils sont trop puissants pour rester contenus à l’intérieur de cette chair, de ce corps. Ils sortent à travers un son, une grimace, une larme, et peuvent ainsi être extériorisés et partagés.

Ces sentiments révèlent la vérité de la personne. Ils sont la personne elle-même, sans la restriction que les mots apportent. On pourrait appeler ça l’âme de la personne, car c’est ce qui il y a de plus profond chez elle. Trop profond pour être compris intellectuellement, et trop fort pour être contenu.

Les dyslexiques ont une ouverture, une compréhension, un ressenti naturel pour ce qui ne peut pas être compris intellectuellement. Tout doit faire sens pour le dyslexique. Mais ce sens peut être ressenti au lieu d’être compris. Chez lui, tout est considéré pour comprendre le monde et le faire évoluer ; par conséquent, tous les moyens sont bons, et l’émotion est donc autant prise en compte que l’intellect.

Les dyslexiques ne sont pas aveuglés par les détails qui les entourent, et parviennent ainsi à instinctivement appréhender l’image complète d’un problème ou d’une situation. Ce qui est invisible et intangible est d’une importance vitale pour comprendre les situations humaines, mais on le met souvent de côté à cause du manque d’éléments concrets. Les dyslexiques ont une facilité avec les choses non concrète car ils mettent moins d’importance dans le détail et plus d’importance dans la finalité ainsi que la raison d’être.

Chez les dyslexiques, prédomine d’abord un concept ressenti, puis, via des liens concrets avec ce premier ressentiment, surgit l’intelligibilité de ce concept. Pour le dyslexique, le fait que tout idée commence par un sentiment est réellement vécu. Telle est la force du dyslexique : savoir prendre en compte la totalité des éléments qui structurent une réalité, et appréhender cette réalité de la chose avant de la comprendre intellectuellement.

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